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Faut-il avoir honte de commander sur Amazon ?

Crédits photographie : Visuel libre de droit

Black Friday reporté, "Noël sans Amazon"... Le géant US n'est pas en odeur de sainteté avant les fêtes. Y a-t-il vraiment autant de bonnes raisons de le boycotter ?

Ton doigt tremble au moment de valider ta commande sur Amazon ? Une goutte de sueur perle sur ton visage quand tu te rappelles que, pas plus tard que ce midi, tu as craché devant tes collègues du boulot sur ses "salauds d'exploiteurs" d'Amazon ?
Le diagnostic est simple : tu as mauvaise conscience. Tu penses aux commerces "non-essentiels" qui doivent garder portes closes ? Tu penses aux autres petits commerces français qui peuvent rester ouverts, qui vendent la même chose que ce que tu es en train d'acheter, mais que tu as la flemme d'aller chercher parce que c'est quand même à 100 mètres de chez toi et que selon la météo de Google il fait pas plus de 10 degrés dehors ? Tu penses à ces pourris d'Américains qui ne paient quasiment pas d'impôts en France ? Tu penses enfin au général de Gaulle qui aurait probablement érigé des frontières digitales, a fortiori avec eux, et qui aurait voulu créer un fleuron français des plates-formes numériques, un Concorde du commerce électronique qui aurait fait en sorte que tu n'aies pas ce genre de choix cornélien à faire ?
Alors la rage te découpe les tripes, tu hurles dans ton 30m2, intérieurement, car les parois sont fines.
Mais tu finis quand même par commander en te disant, comme quand on clope, que cette fois c'est la dernière.

Tentons à notre tour de démystifier cette logique binaire : est-ce vraiment être contre les petits commerces français que de commander sur Amazon ? Le raisonnement est-il aussi simple ?

On n'achète pas avec un pistolet sur la tempe...

Jusqu'à preuve du contraire, rien ne t'empêche de chercher ailleurs des solutions d'achats alternatives. Amazon est loin d'être une plate-forme en situation de monopole. Selon le site Kantar, la société US détient 16,5% des parts de marché dans notre pays. De fait, des solutions, françaises qui plus est, existent en parallèle. Nous pouvons citer CDiscount, filiale du groupe Casino, qui se place en 2e position dans la liste des e-commerçants, et qui propose une offre particulièrement vaste. Tu as également à ta disposition VeePee ou Fnac.com, pour compléter la gamme. On peut parler aussi de la dernière licorne française, saluée par Emmanuel Macron en personne, Mirakl, dont l'objectif est de permettre à tous les commerçants de créer leur propre place de marché virtuelle et d'entrer en concurrence avec les géants du e-commerce, voire de s'en passer. Si avec ça tu ne trouves pas ton bonheur, c'est à désespérer...

... Mais t'as la flemme et tu demandes de l'aide

L'ennui, c'est qu'en ayant pris l'habitude de la facilité que procure Amazon, tu as désappris à chercher. Car cela requiert un certain effort de chiner dans les entrailles d'internet ; cela demande aussi du temps, temps que tu ne consacreras pas à la dernière série Netflix que tu as repérée. Il faut souffrir pour consommer Français.
Alors, tu apprécies qu'on souhaite légiférer. Tu soutiens la dernière initiative de personnalités politiques, du milieu de la culture, bref de ce conglomérat bien-pensant "Noël sans Amazon" qui va s'unir, pour toi, pour te donner la force mentale qui te fait défaut. Tu apprécies que la date du Black Friday soit repoussée en trouvant jouissif qu'Amazon doive attendre sept jours de plus pour gagner la même quantité de pognon.
Tu te dis qu'une nouvelle interdiction, que de nouvelles sanctions envers les GAFAM, bref une nouvelle série de restrictions des libertés au nom de la bonne conscience, seraient les bienvenues. Ce qui ne t'empêche pas de critiquer le recours aux attestations de déplacement ou le fait que le gouvernement t'impose une fête de Noël en famille avec pas plus de dix convives autour de la table. Ton indignation est, en même temps, à géométrie variable.
Et puis, ne parlons pas de la problématique fiscale...

Et tu ravales ton offuscation fiscale

Comme c'est un sujet à la mode, tu t'es renseignée sur internet et tu as appris qu'Amazon génère plusieurs milliards de chiffre d'affaires en France et qu'il ne paie que quelques millions d'euros d'impôts. Tu as appris que, par un jeu d'écriture comptable, la société soustrait des centaines de millions vers son entité luxembourgeoise pour "optimiser" son assiette fiscale française. Cette écriture s'appelle "services extérieurs" mais pourrait tout aussi bien s'appeler d'un nom qui évoque un peu mieux cet immense foutage de gueule.
Mais puisque cela ne constitue en aucun cas un crime, tu t'inclines et, d'un autre côté, tu t'offusques que ton libraire de quartier paie à peu près le même montant d'impôts qu'Airbnb et qu'il ne peut même pas avoir son siège social à Dublin. Finalement, tu te dirais presque que le problème, ça n'est pas forcément les géants des techs mais l'impéritie de dirigeants européens incapables de mettre en application des lois harmonisées au niveau de l'UE malgré leurs multiples déclarations d'intention. Bref, tu tournes en rond...

Pourrais-tu te marier avec un employé d'Amazon ?

Jusqu'à preuve du contraire, les pestiférés d'employés d'Amazon ne sont pas tous Américains. Aux dernières nouvelles, Amazon emploie quasiment 10.000 Français et a contribué à la création d'un grand nombre d'emplois indirects avec les chaînes d'approvisionnement. D'un certain point de vue, la société US entretient donc le tissu social et apporte son tribut à la croissance du pays.
Alors, tomber amoureuse d'un employé d'Amazon ? Cela provoquait-il autant de mépris autour de toi que jadis, lorsqu'une noble héritière voulait épouser un roturier jugé sans éducation ? "Vous vous rendez compte, il travaille pour Amazon, comment pourra-t-elle être heureuse avec un gars qui passe ses journées à trier du PQ pour le mettre en carton, tout ça pour enrichir un multi-milliardaire américain ?"
Ici, la réponse est intime. Car au-delà de l'image projetée de ton futur mari, aussi pitoyable soit-elle, cette union aurait un certain nombre d'avantages qui pourront flatter ton égoïsme et rendre jalouses tes copines lors de tes prochaines raclettes digitales : il pourra en effet te faire profiter d'un paquet de codes promotionnels et ça, ça n'a pas de prix.