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Ils ont déboulonné Voltaire !

Crédits photographie : @BureauofBrands

De sa bâtisse surplombant l'ancienne place de Grève, Anne Hidalgo a tranché : Voltaire a été déboulonné. Une fois encore, les relents de la Terreur s'attaquent à l'esprit des Lumières.

Si vous avez l'habitude de passer devant les petits squares à l'arrière de l'Institut de France, vous sentirez aujourd'hui comme une absence, comme une âme en moins, vous sentirez comme un vent d'intolérance, un parfum de négationnisme. La mairie de Paris a tranché et a remisé la statue de Voltaire à l'écart de la civilisation, ou du moins de ce qu'on appelle comme tel. Il finira donc à l'abri, uniquement accompagné de ses ouvrages maudits, privé du spectacle de nos intellectuels modernes, si éclairés, qui ne voient en lui qu'une énième incarnation du suprémacisme blanc.

Couvrez ce sourire malicieux que je ne saurais voir ! C'est probablement plutôt ça que les détracteurs de Voltaire n'ont pas pu encaisser en voulant le repeindre : le fait que son visage gravé dans la pierre paraissait se foutre de leur gueule pour l'éternité. Comme quoi la statue traduisait de belle manière l'esprit du philosophe qui a constamment préféré l'ironie à la pesanteur de la bêtise. Son Traité sur la tolérance faisait de lui un humaniste accompli qui écrivait, entre autres choses :

La tolérance n'a jamais excité de guerre civile ; l'intolérance a couvert la terre de carnage.

Rappelons à toutes fins utiles que cette oeuvre a été publiée en 1763. Nous en avons fait du chemin depuis ! En marche arrière. Pouvons-nous pour autant en vouloir à Anne Hidalgo d'avoir succombé aux nouvelles injonctions totalitaires à la mode ? Non, car elle reste une politique, et que son métier est de soigner son électorat. Si la pensée doit être muselée, si la nuance doit être abolie, si la culture et l'Histoire doivent être envoyées aux oubliettes sous la forme de gigantesques autodafés, tout cela pour qu'elle puisse garder sa rente d'édile, nous le comprenons. Nous ne voterons par conséquent pas pour elle, mais nous le comprenons : c'est ce qu'on appelle le pragmatisme. Les questions philosophiques, l'éthique, la morale, les enjeux civilisationnels, elle s'en fout comme de sa première chemise s'il n'y aucune voix à récupérer. Elle aurait tout aussi bien pu être de droite pour faire son trou politique.

Et d'ailleurs, qu'on ne s'y trompe pas : la question du déboulonnage n'en est même pas une car la novlangue imprégnera les esprits avec une tout autre sémantique : la statue aura été "protégée", "mise à l'abri", "retirée temporairement". Cela dans le but de donner une réponse adaptée aux deux camps opposés paraissant prôner l'apaisement. Mais en réalité, c'est la défaite et la résignation qui se manifestent. C'est rendre les armes devant l'éternel retour des idiots inutiles qui vont désormais passer leur temps à souiller les vestiges du monde d'avant, soit par désoeuvrement, soit par ennui, soit par paresse. Des idiots inutiles qui n'accordent aucune importance au futur, encore moins au passé, mais qui se vautrent dans la médiocrité du temps présent en ne faisant vibrer qu'une seule corde : celle du ressentiment posthume. Et puis, mettons-nous une seconde à la place d'Anne Hidalgo : on ne va tout de même pas payer des gardiens de statues et de cathédrales : ce n'est pas ça qui va remplir les caisses de la mairie, sévèrement mises à mal par ailleurs.

Hormis la question de la répression, celle de la prévention se pose, la plus importante. Car si on veut que les monuments soient respectés, il est indispensable de soigner les racines du mal : la bêtise et l'ignorance. Cela passe par l'éducation et la culture, donc par une obligation d'endurer une certaine dose d'efforts intellectuels. Peine perdue. Dans le cas voltairien qui nous intéresse ici, il faudrait commencer par initier les imbéciles en leur dévoilant qu'il s'agissait d'un homme sous pseudo, ce qui serait d'office source de tourments et d'interminables polémiques de la part d'une partie de cette population qui ne comprend plus ce qu'est genré. Il faudrait aussi leur dire qu'il a écrit Candide mais que ce n'est pas une raison suffisante pour boycotter Zadig & Voltaire et utiliser des voitures-béliers pour défoncer leurs vitrines.

En attendant les plaisirs de ces futures formations, Voltaire vous emmerde, jusque dans sa nouvelle cave. Car il emmène dans sa suite une multitude d'héritiers dont les plumes vont s'aiguiser à mesure que les libertés élémentaires seront foulées aux pieds. Et pour finir, invoquons Raymond Aron, qui n'était pas le moindre de nos éclairés :

L'égalitarisme doctrinaire s'efforce vainement de contraindre la nature, biologique et sociale, et il ne parvient pas à l'égalité mais à la tyrannie.