Nous soutenir

Confinée dans le 16e Nord, je vis recluse dans mon 600m2

Crédits photographie : Visuel libre de droit

Les grandes bourgeoises sont les oubliées de cette crise sanitaire. Car l'espace est tout aussi anxiogène que l'étroitesse. Un billet de Marianne Serfa.

Fini, les mercredis après-midi à la piscine Molitor.
Fini, les cocktails Vesper sirotés au bar Hemingway.
Fini, les tea time en terrasse de Carette. Comme Moi, la Tour Eiffel semble déprimer de ne plus accueillir le moindre visiteur. De se voir transformée en une vulgaire antenne relais.
Fini, les courses hippiques à Longchamp. Mes juments, remisées au box, broient du noir sur leur paillasse en attendant d'être débourrées. Comme Moi.
Fini, les emplettes avenue Montaigne. Fini, Prada. Fini, Dior. Fini, le Plaza. Mes cartes bleues, noires, errent sans but en l'absence de fentes à combler. Comme Moi.

Auteuil, Neuilly, Passy, c'est pas du gâteau. Auteuil, Neuilly, Passy, tel est notre ghetto.

La chanson des Inconnus, ces roturiers vulgaires, me revient comme un boomerang, comme une réminiscence des insultes de ma jeunesse de la part des écoliers des classes publiques, des envieux qui faisaient leurs études au lycée Janson de Sailly.

Tel est notre ghetto. Déjà que le 16e n'était pas réputé pour être un arrondissement animé, mais là... Mon mari, qui n'a dans sa vie que les affaires, ronge son frein. Avant, il n'était là que la nuit, et nous faisions chambre à part. Maintenant, il est là tout le temps, nous nous sommes adaptés : nous faisons pièce à part. Je fréquente surtout l'aile droite, près des dépendances, où les salles de bain sont les plus spacieuses. Et je passe mon temps à essayer de nouveaux masques commandés sur Amazon (les masques de soin, pas les autres). Mon mari, lui, en peignoir Loro Piana, passe son temps à récurer la calandre de son Aston Martin DB4, modèle 1961, qui brille plus que son crâne dégarni sous un soleil de juillet. Il la sort chaque jour 10mn, pour entretenir ses joints de culasse en tournant autour du rond-point du Trocadéro.

Nous sommes seuls, les enfants ayant fui, et nous tournons sur nous-mêmes comme deux derviches, à distance respectable : nous appliquons donc à la lettre les préconisations gouvernementales de distanciation sociale. Lorsqu'on se rencontre malencontreusement au détour d'une statue romaine, nous échangeons des politesses et faisons comme si de rien n'était. On se projette dans le monde d'après et on se dit qu'à la faveur du printemps, on pourrait réfléchir à replanter quelques hêtres dans le patio.

Les serviteurs sont au chômage technique, de même que la gouvernante, les femmes de ménage et le jardinier. Je dois continuer de manger, nous qui n'avons jamais su cuire un oeuf. Nous devons continuer d'entretenir la maison avec mon mari, lui qui n'a jamais su par quel bout tenir un sécateur. Nous sommes livrés à nous-mêmes face à la luxuriance de la nature. Le lierre commence à dangereusement envahir les allées. Les persiennes s'empoussièrent. Les corniches noircissent. La guérite ressemble à un péage abandonné, comme la rotonde du parc Monceau.

Les dames patronnesses elles-mêmes, ne viennent plus frapper à nos portes pour leurs oeuvres sociales. La fête est dite, et la messe est finie. Je ne peux même plus venir partager à Dieu, le dimanche matin dans des sandales Hermès, mes fantasmes inassouvis et mes oboles pour apaiser, en même temps, ma conscience.

Le surcroît de travail et la solitude minent mon moral et affaiblissent mon corps. Dans mon délire solitaire, je m'imagine atteinte du virus. Je m'imagine, l'odorat défaillant, incapable de distinguer les effluves des bouteilles millésimées du Baron de Rothschild. Démunie devant un Château Lafite. Je m'imagine naviguer de mondanités en mondanités avec un sac en peau de pangolin à la main. Je m'imagine apprécier en souriant les Bourgeois de Brel et ses Remparts de Varsovie.

On parle surtout de la situation des plus pauvres, qui doivent se débattre dans l'exiguïté de leurs appartements en cette période de confinement. Mais personne n'ose dire que chez ces gens-là, on est habitué à l'absence d'espace, au peu de liberté, et que ce sont les zézés qui en ont perdu la plus grande part.