Nous soutenir

Témoignage d'un hikikomori de Paris

Crédits photographie : Visuel libre de droit

"Ce qu'ils appellent le monde d'après, vous l'avez sous vos yeux au Japon. Vous avez là-bas un nombre phénoménal d'hikikomoris, individus qui auront les pires difficultés à réapprendre la vie en société."

Nous avons réussi à communiquer en visio avec Victor G. (les noms ont été modifiés), Parisien qui s'autoqualifie d'hikikomori, terme d'origine japonaise qui désigne ceux qui se coupent du monde durant une longue période, plusieurs mois, voire plusieurs années. Selon lui, la crise sanitaire a suscité des "vocations" en révélant un nombre important et très sous-estimé d'hikikomoris, individus contraints à l'isolement avec les mesures de restriction sanitaire, qui y ont pris goût et qui auront toutes les peines du monde à réapprendre la vie en société. Il faut néanmoins analyser les causes, distinguer les retraits du monde volontaires ou subis et ne pas confondre avec d'autres pathologies sociales telles que le syndrome de la cabane, par exemple, qui touche celles et ceux qui refusent de sortir de chez eux de peur d'attraper la Covid-19. La parole à Victor, pour tenter de comprendre.

La Rédaction Apartés (LRA) - Depuis combien de temps vous considérez-vous comme un hikikomori ?

Victor G. (VG) - Durant le confinement de mars 2020, on s'est tous retrouvé face à soi-même du jour au lendemain. L'introspection a pu être brutale pour certains. Les fameux bullshit jobs se sont révélés dans toute leur splendeur alors qu'il n'était plus possible de monter toutes ces réunions inutiles en présentiel ; c'est plus compliqué de légitimer son incompétence en visio, l'attention est moins absorbée par la gestuelle, la réflexion de l'auditoire est un peu moins polluée. A côté de ça, les anciens couples se sont retrouvés dans une promiscuité qui les a obligés à devoir se parler plus régulièrement ; au bout de trois jours, certains n'ont pas bien compris pourquoi ils étaient encore ensemble, passée la problématique de l'optimisation fiscale.
Et puis il y a tous ceux, célibataires sans enfants, dont je fais partie, de l'étudiant au jeune cadre anciennement dynamique filant vers la trentaine, qui ont fait l'expérience de ce qu'on pensait définitivement perdu : le calme et la possibilité de suspendre toute relation sociale qui ne soit pas virtuelle. Pour ma part, je suis ce qu'on peut appeler un hikikomori tardif : celui qui a trouvé la voie après l'adolescence.

La Rédaction Apartés (LRA) - Quels sont les signes distinctifs d'un hikikomori tardif ?

Victor G. (VG) - Déjà, pour ceux qui ne sont pas familiers avec la notion, un hikikomori se définit avant tout par une absence de tout lien social. Il vit la société comme une oppression. Mais il n'est pas dans la réplique active de la rébellion, de la révolte, de la volonté d'anarchie ou de l'engagement politique. Sa réponse est passive : il ferme la porte de son appartement un bon matin et on ne le revoit plus. C'est sa façon à lui de se protéger. Il répond à ce qu'il considère comme une agression par la fermeture hermétique de son Moi et de son chez-soi. Il n'est pas misanthrope dans le sens où il déteste l'humanité. Son isolement résulte d'abord d'une peur de la société, de l'inconfort de se retrouver au sein d'un groupe ou devant le regard de l'Autre.
Personnellement, je n'ai jamais été naturellement porté à l'échange avec mes semblables. J'ai grandi dans un cocon préservé de tout ce qui pouvait m'occasionner stress, difficulté, efforts, incertitude, compétition négative... Ma mère m'a mis dans une école privée du 6e arrondissement de Paris dès la petite section de maternelle. Il n'était pas question de se mélanger...

La Rédaction Apartés (LRA) - Selon vous, l'enfance joue donc un rôle incontournable dans la construction d'un hikikomori...?

Assurément. Moi, je n'ai jamais été à l'aise avec les rassemblements de personnes. J'ai toujours été d'une grande timidité, aussi loin que ma mémoire remonte. Etre dans les jupons de sa mère, ce n'était pas du figuré pour moi. A l'adolescence, c'était pire encore : j'étais nul à draguer les filles, j'arrivais pas à aligner deux mots et je me faisais jeter avant d'avoir commencé à parler. Je rasais les murs quand j'étais en boîte. J'admirais les gars, grandes gueules, qui se prenaient des râteaux mais qui continuaient quand même à avancer et finissaient par "pécho".
J'ai toujours été plus à l'aise à lire, à m'inventer des histoires, des amis imaginaires. Au lycée, mon meilleur pote, c'était Schopenhauer. Je me sentais bien à être entouré de philosophes, même si ces gars-là étaient morts depuis 300 ans. J'étais rassuré de les savoir si intelligents et qu'ils ne me jugent pas.

La Rédaction Apartés (LRA) - Quels changements le confinement a-t-il apporté à ce genre de personnes ?

Avant les mesures sanitaires, les gens comme moi, qui n'avaient pas d'appétence particulière à aller vers l'Autre, n'étaient pas forcément bien dans leurs baskets. Si j'ai été un Tanguy jusqu'à un âge avancé, mes parents m'ont toujours botté le cul pour trouver un job, avoir une vie sociale et des flirts, faire un sport co', bref, pour respecter tous les canons d'une vie normale. J'ai toujours essayé de leur faire plaisir alors que mon plus profond désir était de rester dans ma chambre. J'ai réussi à couper le cordon, emménagé dans un petit appartement à 100 mètres de chez eux, toujours rue du Cherche-Midi, et signé pour un poste de juriste où les relations humaines étaient réduites à portions congrues, ce qui me convenait très bien.
Avec le confinement, mon activité a été transposée en télétravail à 100%, c'est à ce moment-là que j'ai découvert cette extraordinaire sensation de bien-être de ne pas avoir à s'exposer à l'Autre, de ne pas risquer qu'il te juge. Je considère que je fais même mieux qu'un hikikomori japonais car je ne sors pas pour assouvir mes besoins essentiels, c'est-à-dire manger et boire : avec la livraison à domicile, je continue de profiter des produits de la Grande épicerie ou de la boulangerie Poilâne qui sont à deux pas. Le restaurant d'Hélène Darroze, rue d'Assas, s'est aussi mis à la vente à emporter. Je me sens donc comme un poisson dans l'eau, dans mon 120m2 hérité de mes grands-parents.

La Rédaction Apartés (LRA) - Et vous pensez que cet isolement est l'amorce d'un phénomène de grande ampleur...

Je pense que les mesures sanitaires ont permis à beaucoup de gens de s'apercevoir qu'ils vivaient largement aussi bien sans l'Autre. Avec la visio, avec les réseaux sociaux, avec les assistant.e.s virtuel.le.s, c'est désormais nous qui choisissons où et quand nous débutons une interaction. Et nous avons une maîtrise quasi complète sur cette interaction : on peut la zapper à n'importe quel moment (sauf pour le boulot, et encore)... Donc, paradoxalement, nous avons expérimenté une certaine libération sociale avec le confinement.
Ce qui est sûr, c'est qu'on en sortira pas si facilement car un grand nombre de personnes, ces fameux hikikomoris, en ont fait l'expérience et s'y sont habitués. Il y a fort à parier qu'ils éprouveront les pires difficultés à réapprendre la vie sociale. Je pense qu'on peut y voir un avant-goût du monde de demain. Ce qu'ils appellent le monde d'après, vous l'avez sous vos yeux au Japon. Vous avez là-bas un nombre phénoménal d'hikikomoris, dont certains ont quitté l'âge de l'adolescence depuis longtemps : ils continuent à vivre à plus de 40 ans dans l'isolement le plus total.
Le Japon, c'est un laboratoire avec une génération d'avance. C'est ce que nous serons à terme : le vieillissement, la robotisation, la digitalisation, les taux d'intérêt négatifs, tout cela participe d'une société qu'on juge déprimée où l'hikikomori ne constitue qu'un symptôme parmi d'autres.
Mais, pour ma part, cela me convient très bien. Le confinement ? J'en redemande !