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Tripalium

Crédits photographie : Visuel libre de droit

En ce jour de Fête, retour en vers sur la notion de travail, qui a bien évolué au fil des siècles depuis l'expulsion de l'homme du jardin d'Eden...

Il n’est pas meilleur concept pour comprendre l’homme d’aujourd’hui,
Par-delà le temps, par-delà le soleil et par-delà même la nuit,
Que de jeter un regard sur cette notion caméléon qu’est le travail.
Parfois attrayant, il nous apparaît souvent comme un épouvantail. 
Mais à l’heure où covid-19 nous assigne tous à résidence, 
Contraignant le labeur à trouver refuge dans l’exercice à distance,
Rien d’étonnant à ce qu’il nous suive dans nos maisons,
Car entre nous, ce vieux compagnon ne veut souffrir d’aucune cloison. 
Mais avant qu’on en vienne à partager le même toit,
Par-dessus nos épaules, jetons un œil pour apprécier son exploit.
Sa métamorphose à travers le temps donne le tournis,
Tel un Hyde, de visages différents, il n’en est jamais démuni. 
Depuis la Genèse, le travail est la grande punition de l’humanité.
Un sort accompagnant toutes les générations jusqu’à l’éternité.
L’homme devra travailler et gagner son pain à la sueur de son front,
La désobéissance d’Adam est pour Dieu un impardonnable affront.
Nous voilà donc maudits, condamnés à jamais au labeur,
Seul chemin donnant accès au paradis perdu et au bonheur.
Pendant des siècles, l’humanité a accepté sans peine sa sentence,
Et tous ses efforts étaient tournés vers la repentance.
Mais voilà qu’un jour certains se délestent du châtiment.
Las de ce fardeau, il faut à tout prix contourner ce dirimant.
Fini le temps de la pénitence, fini la vie d’ascèse,
La vie serait alors abondance, quitte à finir dans la braise.
L’esclavage survient alors pour suppléer à certains bras,
Ainsi, la tâche de tous incombe désormais à une portion. C’est la loi.
Alors, de pénitence, travail devient avilissement pour nos Anciens,
Loin était alors la sentence divine et ses punitifs liens.
Avec la Chrétienté, le travail va encore changer de masque,
La quête de l’épanouissement de l’homme est sa nouvelle casaque.
Avec Luther, le bonheur ici-bas est devenu le chemin du salut,
Car désormais, en son cœur chacun porte la parole qu’il a lu.
Le servage du Moyen Age pouvait alors espérer sa fin,
Car Gutenberg a permis à chacun de lire son propre destin.
Mais le capitalisme va trouver dans ce lignage un terreau fertile
Depuis que l’homme trouve en lui-même un heureux asile.
Ce nouveau visage s’accommode bien de la parole et ses rituels,
L’homme doit s’enrichir à la fois sur le trône du temporel et spirituel.
Réanimé, l’esclavage sera le moyen de cette richesse
Et, à l’abri du capital, chacun peut aller à la confesse.
La punition divine ne concerne dorénavant qu’une catégorie :
Les sans-âmes, les sans-dents, que la nature répudie,
Les nantis, eux, dans leurs citadelles sont les biens nés,
A qui le ciel semble promettre la terre et tous ses damnés.
Mais voilà, avec les grandes révolutions, la fin des vielles aristocraties,
Le travail est réhabilité et avance de pair avec la démocratie.
Fini le temps où il était l’apanage des oisifs, serfs ou esclaves,
Le triomphe de l’ère bourgeoise le délivre de ses entraves.
Le mérite remplace la naissance par l’apologie de l’effort,
Malheur alors à ceux qui n’ont pas le génie en renfort.
La raison du plus fort, dit le fabuliste, est toujours la meilleure.
Qu’importe l’agneau, qu’importe l’innocence, la morale est ailleurs.
Pour les croyants, de quelques bords qu’ils soient, richesse ici-bas,
C’est l’assurance d’une bonne retraite dans l’au-delà.
Le travail devient donc le fondement de la nouvelle modernité,
Une nouvelle religion qui exige de tous prières et fidélités.
C’est le Dieu auquel on consacre nos jours et parfois nos nuits,
La source des plus grands bonheurs pour qui veille jusqu’à minuit.
Des médisants, des impies peuvent y voir encore une aliénation,
Rien ne saura suspendre son irrésistible ascension.
Tous logés, par la grâce du travail, à la même enseigne,
Enfin, par sa grâce, partout l’égalité étend son règne.
L’empire étend ses ailes dans les endroits les plus reculés,
Tel le bénévolat dont la vocation fut jadis de l’ordre de la gratuité.
Ouvert à tous, le travail promet à chacun une égale destinée,
L’effort seul permet de séparer les plus fortunés.
Après ce voyage, tant de pérégrinations et de multiples visages,
Il y a fort à parier que le travail n’a pas atteint son dernier âge.
Les temps à venir inscriront à son grand livre de nouvelles pages.
Du nom de « tripalium », instrument de tortures de jadis,
Le travail devient émancipateur, seule route menant au paradis.
Et à l’heure du confinement, une seule pensée nous obsède :
Le retour au travail et dans ses bras nous perdre.
Oui, du labeur nous sommes un sujet d’exploitation.
Mais l’histoire dit qu’il est aussi pour l’âme un chemin d’élévation.
Qu’importe de courir au-devant de nos chaînes,
Tissons ensemble les liens qui nous libèrent de nos peines.