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Trump met la culture en joue

Crédits photographie : Visuel libre de droit

Alors que l'élection américaine se profile, Marianne Serfa a imaginé les conséquences sur la culture de quatre mandats successifs de Donald Trump...

Ils ont eu la vue bien basse, tous ces penseurs d’opérette, tous ces petits Nietzsche et Tocqueville en socquettes. Eux qui pensaient avoir l'œil si perçant qu'aucune grande mutation ne pouvait leur échapper, ils ont péché par excès de certitudes. Leur boule de cristal de cabaret ne leur a révélé ni la blonde crinière de Donald Trump, ni le fait qu'il soit trois fois réélu. Eux qui prenaient la culture occidentale plurimillénaire pour un socle éternel qu'aucun obscurantisme ne pouvait ébrécher, ils en sont pour leurs frais. Cette culture, qui avait résisté aux pires totalitarismes et à leurs feux de haine en forme d'autodafés allumés aux quatre coins de la planète, a plié sous les décrets successifs en forme de tweets émis par l’homme le plus puissant du monde, et aussi et surtout, sous le poids de la paresse des hommes : parce que son apprentissage était exigeant et parce que le bien-parler était finalement devenu ringard, elle a progressivement dépossédé leurs esprits pour finir stockée dans les unités centrales, et par ne plus avoir de valeur qu'en termes de gigabits.

La culture délaissée remplacée par le sentiment, la mémoire en devient moins profonde. On oublia bien vite que les livres d'histoire avaient déjà été remisés dans des placards condamnés, troqués pour des livres de gare jetables, livres kleenex qui cependant n’arrivaient à faire couler aucune larme. L’histoire petit à petit disparut, elle n’éclaira plus le présent de ses erreurs passées. On ne craignait plus de la réécrire si cela amenait le peuple à de plus grandes réjouissances. Négationnisme positif : elle devint folklore, contes et contines. Les sens du Bien et du Mal se mêlèrent, perdant leur signification acquise à la force de la pensée des philosophes. Le Bien et le Mal, cela devint l’humeur générale des réseaux sociaux. Cela devint ce qu’ils propagèrent, même si leurs sentences d’un jour pouvaient très bien être l’exact opposé le lendemain : la Vérité devait elle aussi s’adapter à la mode, s’adapter à l’ambiance, devenir progressiste.

La Vérité perdit sa saveur d’éternité. Elle perdit sa majuscule. Et ce mot, petit à petit, tomba en désuétude, car personne ne trouva son équivalent en emoji.

Les bibliothèques se vidèrent et furent pour la plupart transformées en boîtes de nuit, ouvertes le jour. Et le plus surprenant peut-être pour les quelques observateurs qui restaient, c’est que cette déculture se fit sans heurts, comme si de rien n’était. L’effort de l’instruction devenant un esclavage, Donald Trump fut à la fois le symptôme du mal et son remède : il libéra le peuple des fers de l’intelligence. Il y eut bien quelques tentatives d’étudiants désespérés voulant mener leurs révolutions d’idéologues ; il y eut bien quelques tentatives de penseurs qui refusaient le soi-disant « nivellement par le bas de l’homme moderne ». Toutes furent réprimées, non dans le sang, mais dans la solitude, parce que le peuple, dans sa grande majorité, renouant avec ses « pulsions barbares », désirait anéantir tout ce qui approchait, de près ou de loin, de la notion d’élites. Et la culture en était, sentait-il, une de ses expressions les plus abouties.

Le peuple s’était donc arrogé une légitimité : celle de Donald Trump, celui-qui-ne-parlait-que-deux-cent-quatre-vingt-mots, devenu président. Tous ces intellectuels autoproclamés, pédants, forcément gauchisants, donc communistes puisque la nuance n'existait plus, tous ces chercheurs destitués de leurs rentes étatiques, tous ces théoriciens de la liberté débridée, qui pensaient par ailleurs que l’homme Noir égale l’homme Blanc, ont été mis au chapitre. Le budget de la culture, déjà famélique, fut réduit à peau de chagrin ; ce petit surplus servit à faire quelques bombes de plus. Car le monde libre, l’axe du Bien, était sous la menace de l’islam qui prospérait à des dizaines de milliers de kilomètres de là avec ses racines maléfiques qui, s’ensablant, s’alimentaient de pétrole.

Voyant qu’on leur coupait les vannes à leur tour, cette petite troupe d’intellectuels sensibles s’est sentie violée. Elle a bien essayé de gesticuler, de paraître outrée, de débattre à n'en plus finir,  d’invoquer Aristote, l’audimat a désespérément chuté. C’est qu’elle n’avait ni le pouvoir de Donald Trump, ni les flingues de Dan Bilzerian, ni les fesses de Kim Kardashian.

Ces intellectuels, depuis le début, avaient eu tort de se moquer de Kim Kardashian, ne voyant en elle que la version moderne d’une Esmeralda au rabais, entourée de sa cour des Miracles d’amputés de la pensée et d’hypertrophiés du melon. Là encore, leurs certitudes ont fait long feu. Ava Gardner et Tippi Hedren ont vite été effacées des tablettes : trop complexes, trop raffinées, trop françaises... Et de la même manière que la brune Ava surclassa dans cette histoire courte la blonde Tippi, Kim Kardashian finit par obscurcir Paris Hilton, après avoir bien vite rendu has been les shampooings de Nabilla Benattia. Il faut dire que son postérieur était plus riche que celui de ses consœurs. Si riche qu'après une gestation télévisuelle d'une trentaine d'années, il finit par mettre bas 3000 ans de culture.

Pour elle, la récompense suprême n'a pas tardé. Comme avant les statues s'érigeaient pour graver dans l'histoire le marbre des héros, Kim Kardashian a vu un emoji être façonné à son image. Des feux d'artifice de hashtags suivirent cette consécration marquée par la saturation des serveurs, seule mesure véritable de la célébrité. Dan Bilzerian, devenu ministre de la culture, vint la féliciter en personne pour cette extraordinaire réussite. Une cérémonie fut même organisée pour l’occasion, retransmise sur la chaîne nationale, la chaîne unique qui était devenue l’étendard du monde libre.

Car à la fin, en 2029, il ne restait plus que Fox News. Et la flamme de la statue de la Liberté avait été remplacée par le drapeau confédéré.