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Déflation, chasse aux bonnes affaires et inflation

Crédits photographie : Visuel libre de droit

Il faut profiter des baisses de prix du déconfinement car cela risque de ne pas durer quand les stocks seront écoulés.

Dans toute période de grands bouleversements, des opportunités se créent pour ceux qui mettent leur sens du commerce en éveil. Avec le déconfinement, les habitudes de consommation se sont considérablement modifiées et tournées, pour faire simple, vers les produits essentiels pour ce qui est des achats physiques, et vers internet pour le reste (quand c'était disponible). Alors que l'épargne des Français a fortement augmenté sur la période (hausse estimée à 60 milliards d'euros), les boutiques vont devoir se livrer à une concurrence féroce pour écouler leurs stocks, restaurer les habitudes et enclencher une nouvelle dynamique positive de consommation.

Cela passe avant tout par des baisses de prix. D'ores et déjà, les grandes enseignes ont annoncé des promotions très intéressantes dans les secteurs de l'électroménager, du prêt-à-porter ou du tourisme. Les réductions, sortes de primes qui monnayent le risque épidémique de se déplacer physiquement dans les boutiques, peuvent être substantielles et aller jusqu'à -50%. L'automobile, pan de l'économie également dévasté avec des volumes de ventes en chute libre de près de 90% sur les dernières semaines, propose des véhicules à prix bradés avec des rabais très importants pour des acheteurs qui ne vont pas revoir ça de sitôt.

Voilà pour le panorama à court terme. Pour l'après, les économistes n'arrivent pas à s'accorder : serons-nous mangés à la sauce de la déflation ou à celle de l'inflation ? Cette crise, où les économies ont été mises volontairement à l'arrêt, n'a pas d'équivalent historique mais il faut s'attendre, lorsque l'offre et la demande auront retrouvé un certain équilibre, à des hausses de prix dues à un certain nombre de facteurs. Tout d'abord, les coûts de production vont naturellement s'orienter à la hausse du fait des mesures réglementaires de sécurité sanitaire qui viendront réduire les marges des entreprises : elles n'auront dès lors d'autre choix que de répercuter ces coûts sur le prix des produits finis. Ensuite, il est possible d'assister à un mouvement de déglobalisation de l'économie mondiale avec des gouvernements qui feront le choix politique de la production nationale (une des aspirations du fameux monde d'après, lire Nicolas Hulot). Cela reste bien évidemment très hypothétique lorsqu'on sait quel crédit porter à ce genre de promesses... Les habitudes de consommation peuvent aussi évoluer vers le "moins mais mieux", et le sur mesure et le cousu main ont un prix. Il n'empêche, même si le mouvement est marginal et ne concerne que quelques secteurs (on pense bien sûr à la santé), le rapatriement de productions sur le sol national porte en lui des pressions inflationnistes. Car si nous importons, c'est que cela est forcément fabriqué moins cher ailleurs, du fait notamment de la main-d'oeuvre bon marché et des spécialisations régionales. C'est le sens de la vieille théorie des avantages comparatifs de Ricardo. (En passant, les salaires de la population de travailleurs dans les pays émergents ne sont plus les mêmes qu'avant et les avantages qu'on pouvait retirer des échanges commerciaux avec les pays étrangers s'amenuisent tendanciellement. En Chine continuent d'émerger des classes moyennes et la consommation interne prend petit à petit le relais des exportations.)

Plus globalement, nous assistons également au retour d'une certaine forme de protectionnisme, par nature inflationniste, ne serait-ce que par les taxes à l'importation. Ce phénomène est mis en évidence de manière emblématique par la guerre commerciale que se livrent les géants chinois et américain et qui ne devrait pas s'atténuer de sitôt au vu des dernières sorties de Trump. La tendance est à la perte de vitesse du multilatéralisme pour une généralisation des traités bilatéraux.

Enfin, nous arrivons peut-être au bout des effets d'un des facteurs de déflation les plus importants de ces dernières décennies, à savoir la digitalisation, qui a permis la progression des gains de productivité au niveau mondial. Les deux autres facteurs majeurs, le vieillissement de la population et le phénomène grandissant de déconsommation (à ce propos, on n'entend plus parler de Greta Thunberg alors que le monde entier se confine...), sont des forces toujours à l'oeuvre qui ont contribué à expliquer la disparition de l'inflation et la très grande confiance des Etats et des Banques centrales à employer des mesures tout à fait extraordinaires pour juguler les impacts destructeurs de la pandémie actuelle. Les réponses sont, dans l'esprit, les mêmes que celles utiliséss dans le sillage de la crise de 2008, sauf en termes de réactivité (réactivité qui traduit d'ailleurs la certitude d'avoir trouvé la martingale). Reste à savoir si cela ne constitue pas la solution de facilité et qu'à terme, le remède ne soit pas pire que le mal en faisant exploser une inflation que la plupart croit disparue.

En tout cas, disparue pour ce qui concerne les biens et services (c'est-à-dire le traditionnel "panier de la ménagère") mais pas pour l'immobilier ou les actions qui ont été alimentés par l'énorme liquidité des Banques centrales et qui vont continuer de l'être. La déconnexion risque donc de s'amplifier entre une économie réelle qui sortira de la crise avec une croissance peu vigoureuse (hormis peut-être le rattrapage des premiers mois) et le prix de ces actifs. Les bulles devraient donc continuer de se gonfler un peu plus.