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Nasdaq, les valeurs vampires

Crédits photographie : Visuel libre de droit

Pendant la crise sanitaire, le secteur technologique US a progressé de manière inversement proportionnelle à la liberté des hommes.

Il y a de quoi rester bouche bée. Alors que les effets de l'épidémie de coronavirus ont été désastreux sur l'ensemble des Bourses mondiales, l'indice Nasdaq a effacé l'ensemble des pertes subies depuis le début de la crise. Encore mieux : il s'est retrouvé la semaine dernière en territoire positif depuis le début d'année. En comparaison, les autres indices font pâle figure, y compris aux Etats-Unis : l'emblématique Dow Jones se traîne avec ses 30 vieilles valeurs industrielles (-14% depuis le début d'année au 20/05 contre +4% pour le Nasdaq).

Le Nasdaq embarque une importante composante technologique : sur les 100 valeurs qu'il contient, les cinq premières sont les fameuses GAFAM (Apple, Microsoft, Amazon, Facebook et Alphabet) qui totalisent à elles seules une capitalisation boursière monstre d'environ 5.500 milliards de dollars, suffisante pour rembourser deux fois la dette de la France... Au sein du CAC 40, LVMH, la plus grosse valeur de l'indice, fait figure de naine, en cumulant "seulement" 180Mds€.

Evidemment, cela s'explique d'abord parce que nous sommes plus enclins à dépenser 1000€ pour un iPhone que pour un sac Vuitton. Parce que ces sociétés ont réussi à créer des besoins et des dépendances qui n'existaient pas il y a encore une vingtaine d'années. Avez-vous éprouvé ce sentiment désagréable d'atrophie lorsqu'il s'agit de sortir de chez soi toute une journée sans portable dans la poche ? Ou lorsque la batterie vous lâche, n'avez-vous pas déjà eu le sentiment d'être un peu nu ?...

En août 2018, Apple fut ainsi la première entreprise de l'histoire à dépasser la barre des 1.000Mds$ de capitalisation. Et nous pouvons légitimement nous interroger sur la hausse de la valorisation des sociétés technologiques US durant la crise : pourquoi les valeurs du Nasdaq apprécient-elles autant l'univers de confinement ? Comment se fait-il qu'elles soient devenues les nouvelles valeurs refuges, provoquant une concentration boursière inédite pour des investisseurs qui n'ont que ces quelques noms en tête pour sécuriser leurs actifs ?

Ce qui constitue un des fleurons des Etats-Unis, le "pays les libertés", est aussi ce qui se déploie lorsque nos libertés, à nous, se rétrécissent. En ces temps de confinement, nous avons été nombreux à utiliser de plus en plus, tant sur les plans professionnel (télétravail, réunions Zoom, conférences WhatsApp, etc.) que personnel (abonnements Netflix, utilisation amplifiée des réseaux sociaux, etc.), les services mis à disposition par les firmes américaines. Tous ces outils agissent comme des accélérateurs de la sédentarité, des substituts aux voyages, à l'aventure et à la vie sociale. On regarde Netflix en lieu et place de pouvoir sortir au ciné, on déverse sa bile politique sur les réseaux sociaux en lieu et place de sortir manifester, on se visio-conférence en lieu et place de se déplacer physiquement pour aller voir ses proches, on sort de sa réalité pour aller se balader et se divertir dans des univers imaginaires, etc. Et pendant ce temps-là, on nous ressasse à longueur de journée que pour rester en bonne santé, il faut marcher au moins une heure par jour...

Les investisseurs, qui ont toujours un temps d'avance, anticipent déjà ce que devrait être le monde d'après en mettant une bonne partie de leurs actifs dans le Nasdaq : ils misent sur le fait que cette parenthèse contrainte du confinement fera émerger des habitudes qui n'existaient pas auparavant. La vampirisation, c'est donc aussi le fait que ce qui nourrit financièrement ces titans du Nasdaq l'est fait au détriment d'un grand nombre d'autres entreprises qui se retrouvent désormais, pour certaines (distribution, tourisme, compagnies aériennes, automobile...), avec un couteau sous la gorge, et ce même avec les aides de l'Etat. Car les investisseurs estiment par exemple que Netflix pourrait précipiter la fermeture des cinémas, que les apéros Zoom pourraient bientôt supplanter les dîners au restaurant, que la vente en ligne se substituera aux commerces qui ont pignon sur rue. C'est une certaine vision du monde qui tire un trait magistral sur le lien social. Sans parler des aspects de sécurité et de traçage qui sont venus abonder le débat public en France, avec l'application StopCovid notamment, et qui font un sombre écho à l'univers de 1984 de George Orwell ou du dernier papier de Michel Houellebecq qui estime que le monde d'après "sera le même, en un peu pire".

Technologie et santé : ce sont surtout ces deux secteurs qui ont réussi à tirer leurs marrons du feu depuis le début de la crise. De quoi se rappeler le texte prophétique de Nietzsche dans son Zarathoustra qui qualifiait ainsi le "dernier homme" :

Un peu de poison par-ci par-là, pour se procurer des rêves agréables. Et beaucoup de poisons pour finir, afin que la mort soit douce.

Amen.