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Moi migrant, place de la République...

Crédits photographie : Visuel libre de droit

On m’accuse de venir profiter de vos richesses, on m’étiquette d'emblée comme incapable. Je n’ai pas reçu votre éducation, même si cela est finalement discutable.

Moi migrant, place de la République, le passeur m’aurait menti…? Deux pièces d’or sur les yeux pour franchir la Méditerranée et rejoindre ce qu’on considère encore chez nous comme une Terre promise. Mais le spectacle n’a pas été à la hauteur lorsqu’on m’a rendu la vue ;

Moi migrant, place de la République, c’est la haine qui m’a accueillie au pays qui déboulonne Voltaire. Les flics font leur boulot en nous bottant le cul, ils sont payés pour ça. On ne leur en veut pas, même s’il y a la manière. Certains des miens pensaient qu'à l’Hôtel de Ville on trouverait une planche de salut, mais en oubliant qu’il s’agit là de l’ancienne place de Grève et qu’il ne suffit pas d’être à gauche pour être charitable ;

Moi migrant, place de la République, si la Providence avait été plus douce ou si elle m’avait laissé le choix du lieu de naissance, j’aurais choisi la rue Bonaparte, évidemment, rue qui doit valoir à peu près le même prix que mon Ethiopie natale. Bonaparte, c'est aussi par lui que votre pays rayonne dans les imaginaires des pauvres. Abattez les symboles de votre puissance passée, comme certains d'entre vous le souhaitent, et on n'aura bientôt plus envie de risquer notre vie pour une promesse d'espoir ;

Moi migrant, place de la République, on m’accuse de venir profiter de vos richesses, on m’étiquette d'emblée comme incapable. Je n’ai pas reçu votre éducation, même si cela est finalement discutable. Donnez-moi un sourire et une soupe chaude, j’irai déterrer les mauvaises herbes des rues de Paris. Cette ville est sale, et pas du simple fait des étrangers, elle a besoin de mains de bonne volonté. Mais ces mains, il faut aussi les inspirer ;

Moi migrant, place de la République, je comprends les Français attachés à leur terre prodigue. La mienne est ingrate et oppressive : en quoi est-ce condamnable de la fuir ? Ils veulent me renvoyer là-bas sans prendre la peine de connaître mon histoire, sans tenter de cerner ma valeur; sans même se demander si je suis un homme. Et ils attaquent les défenseurs de nos droits, qui d'ailleurs n'en sont pas, en leur disant : "Accueillez-les chez vous !" Peut-on imaginer une réponse plus infantile...? ;

Moi migrant, place de la République, je ne suis pas jaloux de la cause animale mais j'imagine des réactions bien plus indignées si on avait expulsé des chiens de la même manière qu'on nous a expulsé. Les chiens aussi sont nés quelque part et, quelle que soit leur race, on les traite avec les mêmes égards ;

Moi migrant, place de la République, je continuerai donc de naviguer de place en place au gré des démonstrations de virilité de vos forces de l'ordre. Je finirai peut-être par trouver une bonne âme dans un pays qui sanctifie les droits de l'homme, mais qui refuse de tendre la main. Un pays qui a désappris la notion d'humanité, probablement par capitulation et par paresse : vous n'avez plus ni l'intérêt ni le temps de chercher s'il reste encore un soupçon de richesse dans le coeur de votre prochain...