Nous soutenir

Pourquoi tant de complotisme ?

Crédits photographie : Visuel libre de droit

Les réseaux sociaux n'ont probablement jamais autant charrié de propagande complotiste. En ces temps de Covid, quels sont les ressorts de ces vérités fantasmées ?

Il faut dire que l'environnement actuel s'y prête merveilleusement. La crise sanitaire de la Covid-19 l'alimente chaque jour davantage alors que l'origine du virus n'est pas encore clairement identifiée et que les gouvernements commencent d'ores et déjà à organiser la campagne de vaccination. La polémique autour du documentaire Hold-Up est symptomatique du climat général de défiance qui règne dans notre pays. Dans le même temps, le déroulement de l'élection présidentielle américaine a apporté son lot de doutes sur la fiabilité du scrutin et sur la volonté des "élites" à pousser Trump le "populiste" sur le bas-côté pour y mettre un candidat plus policé et susceptible de servir leurs intérêts. Cette atmosphère délétère est nourrie chaque jour par les déclarations et tweets du président sortant qui, non seulement refuse la défaite, mais accuse les Démocrates de fraudes massives sans apporter aucune preuve. Alors, par quoi est entretenue cette défiance de la part des populations ? Voici quelques pistes de réflexion autour du déroulement de l'épidémie de coronavirus.

Identifier un coupable rassure

C'est un mécanisme de défense psychologique vieux comme l'humain et qui fait écho aux bûchers des hérétiques : dans un monde où la science semble toute-puissante, si aucune cause n'a été identifiée, c'est qu'on nous cache quelque chose. Il faut donc tenter de percer le secret par ce prisme : à qui profite le crime ? A ce petit jeu, une cible est désignée d'emblée concernant le coronavirus : la Chine. Non seulement car elle est l'épicentre de l'épidémie, mais aussi parce qu'elle s'en est sortie de manière magistrale, au moins sur le plan économique, et en a profité pour se rapprocher des Etats-Unis dans la bataille pour le rang de première puissance mondiale. Circonstance aggravante, un institut de virologie existe à Wuhan, qui a ouvert en 2015 un laboratoire P4 (autorisé à manipuler des micro-organismes hautement pathogènes) : c'est donc un alignement de planètes parfait où le pangolin fait office de grotesque couverture. Soit.
En suite de cela, il y a le complot international où les gouvernements s'entendraient pour répondre à une épidémie - souhaitée - en organisant la police de la population. Police dans tous les sens du teme : abolissement du lien social (où les GAFAM tirent les marrons du feu), bâillonnement de la population et de la liberté d'expression avec la symbolique du port du masque, vaccination de la population dans le but probable de nuire aux citoyens - sous une forme à déterminer lorsqu'on ne parle pas tout simplement d'éradiquer la moitié de la vie humaine de la surface de la terre. Toutes ces théories s'arc-boutent sur les mêmes ressorts systématiques : l'ignorance, la défiance vis-à-vis du pouvoir et la croyance dans la capacité des élites à prendre des décisions "machiavéliques", c'est-à-dire intelligentes.

Gouverner sans prévoir, gouverner avec la peur

Car il ne s'agit pas de conférer des pouvoirs surhumains aux politiques en imaginant chacun de leurs actes animés par une intelligence supérieure. Machiavel, dans le Prince, nous éclaire d'ailleurs sur la nature des choix politiques :

"En politique, le choix est rarement entre le bien et le mal, mais entre le pire et le moindre mal."

Cette maxime est particulièrement intéressante à analyser à l'aune de la problématique sanitaire où les différents gouvernements ont dû choisir de placer les curseurs entre deux grands impératifs : la santé de la population et la croissance économique. Perdre sur les deux tableaux en considérant que les confinements n'ont permis d'épargner, en relatif, qu'un faible nombre de vies, c'est affirmer que le choix du pire a été fait et c'est relever l'incompétence dans la gestion de la crise. C'est affirmer que la mesure la plus radicale a dû être prise quand d'autres, potentiellement plus efficaces fondées notamment sur la pédagogie, auraient pu être mises en oeuvre plus en amont.
Cette incapacité à anticiper et à organiser a conduit à une communication politique peu claire, souvent contradictoire, et à une surenchère de rhétorique anxiogène, agrémentée de statistiques médicales évocatrices, servant à justifier des décisions extrêmes devenues incontournables ("nous sommes en guerre" répété à l'envi).
Le choix du pire, c'est aussi celui qui est fait lorsqu'on gouverne avec la peur. Non pas en l'alimentant au niveau de la population mais en craignant de devoir rendre des comptes. Les dirigeants sont tétanisés à l'idée des poursuites pénales qui ne manqueraient pas de les rattraper par la suite (les dernières perquisitions font d'ailleurs office de piqûres de rappel), ce qui peut les pousser à des excès de prudence.
Les dirigeants n'avoueront jamais, ni leur peur, ni leurs erreurs les plus graves, si bien que leurs discours se contorsionnent et donnent au final une terrible impression d'amateurisme. Cette absence de clarté provoque la défiance d'une partie de la population qui la pousse à chercher des explications plus "rationnelles", partant du principe que l'Etat est infaillible. La plupart des sondages le montre : la crise sanitaire a détérioré les relations entre les citoyens et leurs représentants et a alimenté les thèses complotistes les plus saugrenues.

Les pragmatiques entretiennent le complotisme

A qui profite le crime ? Aux plus pragmatiques...
Ceci est vrai au niveau des Etats avec, bien sûr, la Chine qui ne s'encombre pas de problématiques sociales. Le régime, à forte tendance dictatoriale, récupère à marche forcée le choc de décroissance et apparaît comme le grand gagnant de la crise sanitaire, alors même qu'elle est née sur son territoire. A l'inverse, le Vieux continent peine à s'extraire du marasme dans un mélange abscons d'autoritarisme et de laxisme.
Les plus pragmatiques, ce sont également les entreprises qui ont su tirer leur épingle du jeu. Parmi elles, les sociétés technologiques (américaines pour la plupart d'entre elles) et de la santé profitent pleinement de l'environnement délétère pour dégager des profits colossaux. En France, Amazon est particulièrement montrée du doigt, d'autant que les petits commerces "non essentiels" doivent garder portes closes. Les laboratoires pharmaceutiques, tels les fleurs du mal, étendent leur influence en cherchant à rendre la vaccination obligatoire pour promouvoir leur business. Il est facile pour certains d'y voir un complot international, alors que la raison basiquement financière paraît largement plus probable.
Enfin, au niveau individuel, la crise profite malheureusement, encore une fois, aux plus riches. D'une part, car les emplois détruits - ou suspendus -, sont majoritairement ceux du personnel le moins qualifié (restaurateurs, hôteliers, tourisme, etc...). D'autre part, car les Banques centrales, par leurs politiques monétaires indirectes, ont fait flamber les prix des actifs financiers, détenus pour une large part par les plus aisés ; l'indice Dow Jones avoisine désormais les 30.000 points.

Il ne fallait donc pas être pauvre et sous-qualifié avant l'arrivée du coronavirus. Alors que les plaies des gilets jaunes sont à peine refermées, la misère sociale et économique se trouve aggravée avec ce triste épisode sanitaire. C'est un dernier point important pour comprendre, à notre sens, l'essor des thèses complotistes : le sentiment d'injustice qui s'étend dans le pays et le fossé grandissant entre les laissés-pour-compte et les happy few. On comprend donc aisément que cet ensemble de facteurs, découlant d'abord de décisions politiques, pousse une partie de plus en plus nombreuse de la population vers le scepticisme et une envie grandissante de renouveau des élites.