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Boursicoteurs du confinement : des parieurs, pas des investisseurs

Crédits photographie : Visuel libre de droit

Le confinement a fait apparaître de nouveaux boursicoteurs, qui sans rien comprendre à l’économie, spéculent sur tout et n’importe quoi.

Avec la crise du coronavirus, les particuliers se sont découverts une nouvelle passion : le boursicotage. Selon une étude de l’Autorité des marchés financiers (AMF), 580 000 investisseurs particuliers ont acheté des actions du SBF 120, dont plus de 150 000 nouveaux venus en bourse, entre fin février et début avril.
Avec le confinement, de nombreux particuliers se sont retrouvés avec du temps… et de l’argent difficile à dépenser et se sont mis en quête d’un jeu d’argent. La bourse ressemblant à leurs yeux à un casino en ligne, ils ont commencé à acheter des actions au moment de la baisse des marchés.
Ayant bénéficié du rebond, ils ont fini par se prendre au jeu, ce que reconnaît le président de l’AMF Robert Ophèle : « les nouveaux boursicoteurs qui sont entrés en bas de marchés ont de quoi être contents ! »

Les banques centrales encouragent une prise de risque excessive

Après avoir chuté en début d’année, les bourses ont remonté très fortement, anticipant une reprise économique en V, au moment même où la récession commence à faire sentir ses effets, ce qui est pour le moins paradoxal.
On observe ainsi une véritable déconnexion entre l’économie réelle et le niveau de valorisation des marchés financiers, sauf à parier sur le fait que les banques centrales vont réussir à relancer une forte croissance. Mais il ne suffit pas de créer de la monnaie pour créer de la richesse.
Les banques centrales répondent avant tout à un problème de liquidité et non de  solvabilité en maintenant en vie des entreprises endettées que l’on pourrait qualifier de zombies et qui peuvent désormais se refinancer alors que leur modèle économique est voué à disparaître.
Nous assistons à une véritable remise en cause du fonctionnement classique des marchés. Les marchés sont administrés, reposant sur la croyance dans le put Powell (le patron de la Fed) qui fera tout pour que les marchés financiers restent en lévitation quitte à acheter des titres for as long as it takes, afin de garder la confiance des investisseurs.
On connaissait le whatever it takes de Draghi pour sauver l’euro. Nous avons désormais le you can’t fight the fed de Powell pour sauver les marchés.
Dans le cadre d’un investissement, la rentabilité à attendre d’un actif est considérée à l’aune du taux sans risque qui est désormais proche de zéro, ce qui veut dire que même un investissement procurant un rendement extrêmement faible peut être considéré comme intéressant. Les banques centrales encouragent donc une prise de risque excessive.

Des sociétés en faillite voient leurs cours de bourse monter

Le cas de Hertz est extrêmement parlant. Le loueur américain de voitures a plus de 19 milliards de dollars de dettes et a annoncé sa faillite. Deux semaines après l’annonce, le cours de bourse est multiplié par 14, passant de 40 centimes à plus de 6 dollars. Hertz profite de ce rebond pour émettre 500 millions de dollars d’actions, en prévenant qu’elles ne vaudront plus rien.
En effet, l’argent levé par la société dans ce cas précis va aller directement dans la poche des prêteurs. L’achat d’actions est donc totalement irrationnel. Carl Icahn a quant à lui bradé ses actions à 72 centimes fin mai lorsque Hertz s’est déclaré en faillite.
Le 28 juillet dernier, Kodak a annoncé sa reconversion partielle dans la fabrication de médicaments génériques, avec le soutien de la Maison Blanche qui lui a accordé un prêt de 765 millions de dollars (retiré depuis suite à des soupçons de délits d’initiés). Suite à ces deux annonces, le titre est passé de 2 à 33 dollars, soit une hausse de 1600 % !
Ces nouveaux boursicoteurs, peu regardant sur les fondamentaux économiques des entreprises, achètent des titres de société en quasi-faillite. Une action n’est plus un titre de propriété d’une société donnant droit à son détenteur de participer à l’assemblée générale en exerçant son droit de vote et de percevoir éventuellement une part des bénéfices sous forme de dividendes.
Ce n’est plus qu’un ticker ou code mnémotechnique de quelques lettres que l’on peut acheter et revendre à n’importe quel prix, tout comme Dave Portnoy piochant des lettres de scrabble.

Boursicoteurs et influenceurs

Dave Portnoy, amateur de paris sportifs et président du site Barstool Sports, a jeté son dévolu sur les marchés actions lorsque les événements sportifs étaient annulés durant le confinement. La bourse était le seul casino ouvert.
« I want sports back, and when it comes back that’s going to be where my focus is. But, for now, I am having fun with the stock game. »
Après avoir parié plusieurs millions pour le fun, il s’autoproclame meilleur que Warren Buffet, l’un des plus grands investisseurs de tous les temps :
« I’m sure Warren Buffett is a great guy but when it comes to stocks he’s washed up… I’m the captain now. »
La bourse est donc un jeu où il est possible de gagner de l’argent sans rien comprendre. Le slogan de Portnoy est le suivant : « stocks only go up ! » Ce qui n’est qu’un sous-produit de « you can’t fight the Fed ».
Les investisseurs professionnels sont nuls, alors place aux particuliers qui peuvent faire mieux qu’eux ! On connaissait les influenceurs dans le domaine de la mode, il y en a désormais dans le domaine de la bourse. Nabilla n’avait-elle pas recommandé d’acheter du bitcoin ?
On peut désormais parler de choses sérieuses, comme l’investissement en bourse, sans rien connaître et formuler des recommandations à des millions d’adeptes via les réseaux sociaux qui n’y connaissent pas grand-chose non plus. Bienvenue dans un monde de parieurs plutôt que d’investisseurs.

La plateforme de boursicotage Robinhood veut casser les codes

Robinhood est une plateforme de trading comptant près de 13 millions d’utilisateurs avec une moyenne d’âge de 31 ans. Elle permet d’acheter et de vendre des actions de sociétés cotées aux États-Unis sans frais de courtage et sans minimum d’ouverture de compte, avec l’objectif de rendre l’investissement aussi simple que l’envoi d’un email.
L’application vise les jeunes adultes ayant une culture financière peu solide et voyant l’investissement en bourse comme un divertissement : des petits confettis apparaissent sur l’écran après chaque transaction. Il n’y a donc plus vraiment de frontière entre le jeu vidéo et l’investissement en bourse.
Sauf que lorsque l’on ne dispose pas du bagage intellectuel, cela peut conduire à des drames. Alex Kearns, ayant le profil type d’un client de Robinhood, s’est suicidé le 12 juin après avoir cru être noyé sous les dettes suite à une opération complexe sur des options, affichant un compteur négatif de 730 000 dollars.
Pour Robinhood, le trading doit devenir addictif. Les valeurs les plus traitées sur la plateforme, et donc les plus populaires, sont mises en avant, encourageant les comportements moutonniers. On y retrouve des sociétés de biotechnologies, des Gafa et Tesla, qui entretiennent également ce jeu malsain.

Les entreprises américaines entretiennent ce jeu malsain

Le boursicoteur moyen exécutant de très nombreux ordres de faibles montants, un titre cotant à un cours élevé peut constituer un frein à l’achat. Certaines entreprises l’ont bien compris, comme Tesla ayant annoncé mi-août la division du nominal de son titre par 5 (l’action cotant environ 1500 dollars).
En clair, au lieu de posséder une action, l’actionnaire va se retrouver détenteur de 5 actions donnant droit à la même part de bénéfice qu’auparavant. Une opération neutre du point de vue de la valeur d’entreprise mais qui a pourtant provoqué une forte hausse du cours de l’action après l’annonce.
Pourquoi ? Pour le simple fait d’avoir rendu le titre plus accessible aux particuliers qui investissent de faibles montants. Tesla est dans le top 10 des valeurs les plus échangées chez le courtier Robinhood. Apple a réalisé une opération similaire fin juillet et le cours de bourse s’est envolé.

Boursicoteurs inconscients des risques

Le nouveau boursicoteur va en bourse comme on va au cinéma, pour se divertir, avec son seau à popcorn (qui est au cinéphile ce que le boursicotage est à l’investisseur fondamental). En effet, le cinéphile ne mange pas de pop-corn : il est critique envers le film, tout comme l’investisseur fondamental avec les entreprises dans lesquelles il investit.
On peut dresser un parallèle entre la récession actuelle et la Grande Dépression. En effet, le public des salles obscures a évolué vers la fin des années 1920. Auparavant, on y trouvait une clientèle aisée qui ne souhaitait pas entendre le bruit désagréable du machouillement de confiseries.
Suite à la crise, les Américains ont besoin de se divertir à moindre coût, ce qui déclenche l’arrivée du pop-corn et entraîne une forte hausse du nombre de spectateurs, annonçant la démocratisation du cinéma. La mission de Robinhood n’est-elle pas également de démocratiser la finance (« Robinhood’s mission is to democratize finance for all ») ?
Tout cela va-t-il mal finir ? Ces nouveaux boursicoteurs seront-ils encore là si la crise prend fin ? Ou si une deuxième vague épidémique provoque une forte baisse des marchés et engendre des pertes ?
Spéculer sur tout et n’importe quoi n’est pas sans risque. L’investissement en actions n’est pas un divertissement. Contrairement au cinéma hollywoodien, il n’y a pas toujours de happy end.

Vous pouvez également retrouver cet article sur le site de Contrepoints :
https://www.contrepoints.org/2020/08/22/378517-boursicoteurs-du-confinement-des-parieurs-pas-des-investisseurs